Travail

Mercredi 1 juin 2011 3 01 /06 /Juin /2011 08:27

LEMONDE | 30.05.11 | 13h56  •  Mis à jour le 30.05.11 | 14h34

 

Point de vue de Miguel Benasayag

 

Dans cette époque rude et désenchantée, si la vie quotidienne de beaucoup d'entre nous se révèle de plus en plus sombre, il faut avoir conscience qu'il ne s'agit pas là d'un fait du hasard, d'une fatalité tombée du ciel.

La dureté des temps (souffrance au travail, isolement, fatalisme, dépression) est chaque jour renforcée par l'action de personnages dont la médiocrité et la terne banalité contrastent avec l'intensité du mal qu'ils font. Petits hommes gris à la Simenon, ils représentent la matérialisation finale du cauchemar imaginé par Robert Musil dans L'Homme sans qualités (Seuil, 1979). Ces agents de la tristesse opèrent dans des domaines de plus en plus étendus, mais il en est certains où leurs méfaits sont assez récents et particulièrement choquants : l'éducation et la santé en font partie.

Ils se présentent en général comme des "managers", des gestionnaires d'un nouveau genre et viennent prendre la place des "anciens" dans des établissements scolaires, des hôpitaux, des centres médico-psycho-pédagogiques, des instituts médicaux-éducatif (IME), etc.

Ordinateur et pointeuse en poche, ils ont pour mission d'apurer les comptes et de "remettre au travail" le personnel. Avec eux, plus de "feignants", d'"assistés", de "privilégiés" (certains ont dû télécharger récemment le portrait de Laurent Wauquiez en fond d'écran...). Ils appliquent le règlement, tout le règlement, rien que le règlement.

Or dans ces endroits singuliers où l'on soigne et où l'on apprend, l'essentiel se passe justement à côté du règlement. Pas contre, mais en dehors. Dans un hôpital, dans un centre psy, la qualité des soins dépend avant tout de la relation avec le patient. Elle passe par l'écoute, le dialogue, le regard, l'attention, et le pari partagé. Une minute peut valoir une heure, une heure une journée, une journée une vie. Aucun logiciel ne peut traiter ce genre de données.

Dans les centres médico-psychopédagogiques, les écoles, collèges et lycées, les objectifs chiffrés, les fichiers, les classements et catégories administratives ne peuvent cadrer avec des parcours d'élèves et patients multiples, complexes et singuliers. Ici, le travail a à voir avec le désir et le lien. Qui peut prétendre quantifier et rationaliser cela ? Nos petits soldats du management se méfient, eux, du vivant, de la complexité, de l'insaisissable. Ils haïssent cela même, car ces notions les empêchent de compter en rond. Ils n'ont qu'un mot à la bouche qu'ils répètent tel un mantra : "laloi, la loi, la loi."

Et l'on soupçonne, derrière ce formalisme, derrière leur apparente froideur, quelque chose de sombre et malsain. On connaît en psychanalyse et en psychopathologie ce phénomène d'obéissance stricte à la loi qui passe par l'effacement du sujet, définition même de la jouissance. Ces personnages, Lacan les appelait des "jouis-la-loi".

Ils ne se réfèrent qu'aux représentations réglementaires et légales du vivant ; mais la complexité du vivant, qui est la matière même de ces lieux de soins et d'éducation, n'est pas toute représentable. Par ailleurs, la loi dont ils parlent n'est pas la loi comme champ concflictuel. Ce qu'ils nomment respect de la loi n'est autre qu'une obéissance qu'ils exigent comme une simple compétence, au même titre que savoir lire ou écrire.

Plus d'espace, du même coup, pour la pensée critique et l'autonomie. Dans leur esprit, l'autonomie doit se transformer en pure autodiscipline, ce qui fait d'eux de petits soldats de la mise en place d'un pouvoir arbitraire. Dans leurs tableaux et leurs contrats d'objectif, l'essentiel leur échappe. Au point de susciter des effets "contre-productifs" - pour utiliser leurs termes.

A force de vouloir imposer de la rationalité, en contrôlant les horaires, en voulant rentabiliser chaque minute (chaque euro d'argent public dépensé...), en quadrillant les services, en instituant des rôles de petits chefs et sous-chefs, c'est la contrainte qui devient la règle, épuisant le désir et l'initiative des salariés.

Obligés de travailler dans un univers panoptique où tout est mesurable et transparent, ils perdent le goût de leur métier, s'impliquent logiquement moins, et souffrent au quotidien.

Ces méthodes de management sous la pression sont suffisamment élaborées (en provenance des Etats-Unis pour la plupart) pour savoir jusqu'où ne pas aller trop loin, éviter des dérives qui se retourneraient contre leurs auteurs. Ils savent harceler sans dépasser la limite légale.

Ces auteurs eux-mêmes, petits chefs psychorigides, médiocres et sans aucune envergure spirituelle, sont parfaitement fuyants. Il est impossible d'engager une discussion contradictoire avec eux car ils ignorent tout du funeste dessein qu'ils servent jour après jour. Ils sont les aiguilleurs d'un train dont ils ne maîtrisent ni la puissance ni la destination.

Petits hommes méprisables et benêts qui participent à un processus qui les dépasse. Ce néomanagement pour lequel l'homme devient une ressource impersonnelle et interchangeable prépare les fondements d'une société que l'on voit se dessiner chaque jour de plus en plus clairement, où les critères économiques font la loi, et où la loi écrase la vie.

Les grands changements sociaux, ceux qui vont dans le sens de la tristesse et de la restriction des libertés, ne se passent jamais du jour au lendemain, de façon soudaine, comme on franchit le Rubicon. Ces bouleversements se préparent dans la durée, lentement, discrètement. Et c'est bien de cette façon que la petite armée de ces hommes sans qualités est en train de préparer le terrain d'une société brutale et obscure.

Pour continuer notre travail, dans ces lieux vitaux, il nous faut résister. Mais résister au nom de quoi ? Comme ce pouvoir s'attaque directement à la vie, c'est la vie elle-même qui devient résistance.


Ouvrage : "Organismes et artefacts : vers la virtualisation du vivant ?" (La Découverte, 2010).

 

Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste Article paru dans l'édition du 31.05.11
Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 14 septembre 2010 2 14 /09 /Sep /2010 15:50

 



Les ouvrières de la République.
Les bonnetières de Troyes sous la Troisième République.

aux Presses Universitaires de Rennes en coédition avec le Conseil général de l'Aube
Ce livre examine les effets du capitalisme industriel et commercial sur la
vie ouvrière pendant la Troisième République, une période de transformations
socioéconomiques intenses.Le choix d'une relativement longue durée, centré sur
la micro-histoire de la ville de Troyes et de sa région, permet à l'historienne
de tracer dans sa complexité les rapports entre les travailleurs du textile,
femmes et hommes, et les patrons sur quatre générations. L'attention portée au
travail des ouvrières, enrichi par des témoignages oraux, donne de nouveaux
éclairages sur la féminisation de la main-d'oeuvre, la dévalorisation
progressive du travail féminin et l'inégalité des salaires.Il s'agit ici d'une
histoire du genre ou une histoire des rapports sociaux de sexe au travail. On
trouvera dans ces pages quelques figures de militantes marquantes, mais aussi
des inconnus qui ont apporté leur récits de travail à cet ouvrage. En fait,
l'histoire se veut totale, embrasant les origines du travail textile dans
l'Aube, la culture de production en bonneterie, le mouvement ouvrier socialiste
de différents courants, et la création d'une coopérative ouvrière de
consommation.Celle-ci, base de solidarité de classe, contribue à une
contreculture révolutionnaire qui exprime les aspirations des ouvriers en faveur
d'une république sociale. Unetelle vision alternative de la société comporte une
critique du système politique de la Troisième République et contribuerait à
l'avènement du Front Populaire à Troyes en 1936.
LA GRANDE GREVE
LE MONDE
DU TRAVAIL TEXTILE : CONTINUITE ET CHANGEMENT
BONNETIERS, SOCIALISME ET
MOUVEMENT OUVRIER
UNE CULTURE DE LA PRODUCTION TEXTILE
DES OUVRIERS
CONSOMMATEURS
DEVELOPPEMENT INDUSTRIEL ET FEMINISATION
VERS UNE EXPANSION
DE LA CONSOMMATION
LA DECENNIE DE LA CRISE ET LE FRONT POPULAIRE

L'auteur en quelques mots...
Helen Harden Chenut est historienne des mouvements sociaux et de l'histoire des femmes en France et en Europe, sujets qu'elle a enseigné au département d'histoire à l'université de Californie Irvine.Elle a fait ses études universitaires aux Etats-Unis et soutenu son doctorat à l'université de Paris VII. Ses recherches actuelles portent sur l'histoire du féminisme françaiset l'opposition des élites masculines au suffrage féminin pendant la BelleEpoque.
Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 2 avril 2010 5 02 /04 /Avr /2010 17:36

Samedi 24 avril 2010 – de 10h à 18h - Ateliers des métiers

Journée des enfants avec l’association l’Outil en main


L’expression "l’Outil en Main" est tirée de la citation de Paul FELLER, initiateur de la Maison de l’Outil et de la Pensée Ouvrière: « Un métier s’apprend l’outil en main et non le cul sur une chaise ! ».

L’association l’Outil en main propose aux enfants de s’initier aux métiers que le système scolaire ne leur révèle pas.  

 

Les animateurs-gens de métiers transmettent ainsi modestement leur savoir et le goût du travail bien fait tout au long de l’année dans divers lieux de la Ville. L’atelier reliure est installé à la Maison de l’outil depuis 2002.

La Maison de l’Outil et de la Pensée Ouvrière organise le 24 avril une journée entière consacrée aux enfants, avec des accueils de membres de l’association l’Outil en main.

 

Filles et garçons sont invités à venir essayer les métiers de vitrailliste, de relieur, de sculpteur, de dinandier, de calligraphe, de menuisier ou de maçon. Ils pourront passer d’atelier en atelier ou s’attarder sur l’un d’entre eux et peut être se découvrir une passion ou, comme d’autres par le passé, une vocation !    
Parents : vous pouvez bien sûr accompagner vos enfants et même profiter de l'occasion pour visiter notre musée!

Ateliers : Calligraphie, Maçonnerie, Menuiserie, Métallerie, Peinture, Plomberie, Reliure, Sculpture sur pierre, Vitrail

                  
- Accès libre –

 



Pour en savoir plus :
Site internet de l'Outil en main - Troyes

Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 30 avril 2009 4 30 /04 /Avr /2009 09:43
 

 

 

 


Le chantier d'insertion de Dosches continue ses activités, après la construction du moulin à vent, le remontage de la grange et la création d'un jardin médiéval sont en cours.

The association which has built the windmill with unemployed young people goes on. An old barn is renovated and a medieval garden is created always with young people learning old building jobs.
Posted by Picasa



http://www.deslilas.com/article-11319253.html
Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Samedi 22 décembre 2007 6 22 /12 /Déc /2007 17:11
Vu sur le blog de Mezetule.
Sur un mot révélateur de Laurence Parisot :
« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »
En ligne le 7 déc. 2007

Jean-Michel Muglioni examine la question rhétorique lancée naguère par Laurence Parisot : la vie la santé, l'amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? (1) Il s'agit en réalité d'une maxime. Elle dit l'abolition de la loi, qui réduit la précarité, au profit d'une prétendue "nature" pour le plus grand bénéfice de quelques-uns. Elle révèle aussi, à travers une étrange vision de la santé, de l'amour et du travail qui érige l'échec en loi, une sombre conception du monde humain où la fonction politique n'a pas pour fin l'émancipation, mais la normalisation et la génuflexion devant le seul dieu qui compte désormais : l'argent.
Le plus difficile dans cette affaire est de comprendre pourquoi de tels propos peuvent être tenus sans faire de vagues.

Sommaire de l'article :
Naturalisme patronal
C'est la précarité du travail qui est une maladie !
L'amour est-il précaire ? Eriger l'échec en loi
Le primat de l'économie est idéologique
Honneur ou cupidité, il faut choisir
La valeur et la fin du travail 
Le salaire a-t-il cours dans un monde de brigands ? 
La remise en cause du droit du travail est devenue possible parce qu’elle ne suscite plus la réprobation de l’opinion. Pour que la loi puisse s’opposer au règne de l’argent, il faut en effet que les hommes soient intimement convaincus que l’argent est un faux dieu, c’est-à-dire désirent des biens d’un autre ordre, infiniment supérieurs.
Partons d’un exemple on dirait fait exprès pour montrer à quel point l’opinion est devenue prisonnière de l’idéologie de l’argent roi et du même coup insensible à la honte. Laurence Parisot, qui préside le patronat français, a lancé cette formule : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? ». Mesurons l’indigence de cette pensée, cherchons pourquoi l’expression publique d’un tel mépris des hommes n’a entraîné aucune manifestation d’envergure.


Naturalisme patronal

D’abord, le travail et la santé sont-ils précaires ? La santé n'est pas précaire s’il y a une sécurité sociale qui permet aux plus démunis de se faire soigner. Et en effet la « précarité » qui tient au fait que l’homme, comme tout être vivant, peut tomber malade, est combattue par la médecine : la loi « naturelle » de la précarité de la santé n’interdit pas d’appeler le médecin. Rien n’interdit de mettre en œuvre une politique qui remédie à la précarité du travail, dans l’hypothèse où la précarité du travail serait analogue à celle de la santé, donc naturelle, comme le soutient Laurence Parisot. Certes, ces admirables artifices ne nous rendent pas immortels. Mais qu’une société ne soit jamais assez bien organisée pour que toute précarité disparaisse, cela ne veut pas dire que la société est par essence le lieu naturel de la précarité. Autant dire que la médecine est cause des maladies. Dans ces conditions il faudrait refuser de s’associer. On ne s’inscrit pas à un club de pétanque dont l’organisation rend précaire la possibilité de jouer aux boules : si elles ne font qu’entériner la précarité de la vie, les règles de la vie sociale n’obligent plus personne.
Pourquoi proférer pareille absurdité ? Pour nous faire croire qu’il est naturel que le travail soit précaire. L’homme est par nature un chômeur potentiel, de même que par nature il est mortel. La vie des hommes, même celle qui est rendue possible par le travail, est par sa nature précaire comme la vie en général dans le règne animal et végétal. L’homme de Laurence Parisot est un vivant qui non seulement ne peut comme les autres échapper à la loi naturelle et universelle des vivants, mais qui par dessus le marché doit ériger cette loi en principe social. Car cette prétendue loi de la précarité n’est pas d’abord une loi promulguée par les hommes, mais une loi naturelle. Il est vrai que si Laurence Parisot était conséquente, il lui faudrait avouer, comme pour la santé, qu’il est possible d’inventer un artifice qui corrige la nature. Mais le patronat veut que la loi civile épouse cette loi naturelle, ce qui revient à abolir tout droit : l’état de droit, en effet, n’a rien de naturel au sens où la maladie est naturelle. [ Haut de la page ]


C’est la précarité du travail qui est une maladie !

Du reste, le travail lui-même n’est pas naturel comme la maladie. Les hommes se sont mis au travail pour se donner un milieu humain qui les protège contre toute forme de précarité naturelle et rende possible une vie non pas animale ou végétale mais humaine : ils se sont donné une économie, c’est-à-dire un système de production qui les libère de la nécessité et leur permette de se consacrer à des activités d’un autre ordre que le travail proprement dit. Le travail n’est donc pas précaire par essence, mais par essence il est destiné à mettre fin à la précarité et c’est en cela que réside sa valeur – et pas en ce qu’il est salarié et permet de gagner de l’argent. Nouveau contresens donc. Il est vrai que si le travail n’est pas du tout précaire en lui-même ou en raison de sa nature et de la nature des choses, il ne peut le devenir que dans une société malade. La précarité du travail n’est pas analogue à la santé mais à la maladie. Elle n’est pas normale mais pathologique.
La proposition : « le travail est précaire comme la santé » est donc un pur non-sens. C’est un très mauvais effet rhétorique destiné à nous persuader qu’il est dans la nature des choses de renvoyer un salarié quand on le désire. On sait qu’aujourd’hui le salarié français est mis au chômage parce qu’on trouve ailleurs des salariés qui coûtent moins cher, politique délibérée contre laquelle personne n’a su se défendre et qui consiste à utiliser la mondialisation pour revenir sur ce que quelques siècles de lutte sociale et politique avaient conquis.


L’amour est-il précaire ? Eriger l’échec en loi

Passons à la précarité de l’amour. « Le travail est précaire comme l’amour » cette proposition révèle cette fois une conception de l’amour, du divorce, et du travail qui déshonore celui qui la partage. Si elle veut dire qu’aujourd’hui la plupart des couples divorcent, et que par conséquent il faut admettre que salariés et patrons divorcent de temps en temps les uns des autres, cette comparaison au goût douteux revient encore à ériger l’échec en norme naturelle puis civile, et elle laisse en plus entrevoir une conception étrange du rapport entre le salarié et celui qui le paie : car l’échec d’un mariage et celui d’un contrat de travail ne sont pas du même ordre, à moins qu’il faille aller travailler par amour de son patron. Mais nul n’est tenu d’aimer Laurence Parisot, d’autant qu’elle a une conception étrange du divorce, puisqu’elle demande aussi que le patron puisse renvoyer sans raison un salarié comme le stipulait pour les plus jeunes le Contrat de Première Embauche (CPE) : ainsi le droit islamique stipule qu’il suffit au mari de dire trois fois devant témoin : « je te répudie », pour que sa femme soit renvoyée. Mais le pire est de faire passer la présente valse des divorces pour liée à la nature de l’amour. La philosophie platonicienne de l’amour a dominé l’occident depuis plus de deux mille ans (et pas seulement sous la Renaissance florentine). Que donne-t-elle à penser ? Que l’amour est amour de l’éternité. Qu’il est ce par quoi l’homme n’est pas un animal et aspire à un ordre de choses qui échappent à la précarité. Un certain degré d’inculture permet de dire n’importe quoi.


Le primat de l’économie est idéologique

Mais si l’opinion réprouvait de tels propos et les tenait non pas seulement pour faux mais pour honteux, personne n’oserait les soutenir en public. Nous sommes revenus à une époque où personne n’est plus déshonoré par rien : car seul compte l’argent. Or qu’est-ce qui fait l’opinion ? Il n’y a plus de pouvoir spirituel. L’école a pris le parti de s’ouvrir sur le monde et se soumet à ses exigences, au lieu de remplir son rôle de formation des esprits. Sa vraie fonction n’est pas de socialiser les hommes mais de les mettre en garde contre la société qu’ils devront subir ou changer. Elle n’a pas à inculquer des valeurs mais à montrer la vanité des faux dieux par lesquels les pouvoirs dominent les hommes. Ainsi apprendre l’arithmétique dans une véritable école, c’est déjà apprendre à distinguer le vrai du faux et par là éveiller en soi l’exigence critique. Je soutiens donc que si l’argent l’a emporté comme s’il avait une force propre, la place lui était laissée libre par l’Eglise et l’école et même la recherche scientifique. La victoire du temporel sur le spirituel tient à la faillite des clercs. L’obsession du développement économique ou de la croissance provient d’abord de thèses philosophiques. Le mépris de l’instruction élémentaire aussi bien et pour la même raison : il faut apprendre le dernier cri en matière de science parce qu’il est le plus utile pour l’industrie. Et donc instruire, s’en tenir à l’élémentaire et avancer par ordre ou pratiquer une science pour comprendre et non en vue d’une utilité, cela est vain. De même une certaine critique littéraire et le scientisme ont eu raison des humanités. « La langue est fasciste », ce slogan n’a pas été inventé par un chef d’entreprise ou par un homme de télévision, mais par un professeur de lettres de haut vol. Voilà pourquoi il est permis de dire que le mal n’est pas venu du dehors mais du dedans. Voilà pourquoi le pouvoir de l’argent repose non pas sur une défaite de la pensée, vaincue par plus fort qu’elle, mais sur la renonciation de la pensée à ses propres exigences. Le règne de la nécessité n’a pas empêché l’esprit d’apparaître ; les peintures des grottes de Lascaux en apportent le témoignage. L’abondance et la puissance économique y parviennent : s’il était vrai que notre prospérité nous endort, faudrait-il militer contre les progrès techniques et industriels ? Le primat de l’économie sur tous les autres aspects de la vie humaine caractérise plus les sociétés riches que les sociétés pauvres, ce qui suffit à prouver qu’il a pour principe l’opinion et non la nécessité.
[ Haut de la page ]


Honneur ou cupidité, il faut choisir

L’économie ne produit l’idéologie qui en justifie l’hégémonie que si premièrement la passion de l’argent a assuré dans les cœurs et dans les esprits sa domination sur les autres intérêts. Ainsi en France les cérémonies de distribution des prix des lycées sont depuis longtemps tombées dans le discrédit ; afficher dans un établissement scolaire un tableau d’honneur ferait aujourd’hui pleurer de rire. Mais l’amour du savoir n’étant plus soutenu par le sentiment de l’honneur, il ne trouve d’autre mobile auxiliaire que l’appât du gain. Ainsi 1968, sous couleur de révolution morale et intellectuelle, a fortement contribué au règne de l’argent, l’argent seul mobile, la convoitise – non pas seulement avant la justice et la vérité, mais avant l’amour et l’honneur. De là la disparition de la honte. Je me souviens du jour où mes enfants, âgés d’un peu plus de dix ans, m’ont raconté qu’on trichait au collège dans les exercices notés : ils ont éclaté de rire lorsque je leur ai dit que s’ils étaient punis nous doublerions la sanction. Il sera bientôt impossible d’organiser un concours que la fraude ne dénature pas. La concurrence comme principe, c'est cela, et ce qu’on appelle le sport en est un bel exemple, idéologique de part en part. On ne cesse donc de déshonorer l’humanité par des propos (je ne dis rien des actes), qui ne choquent plus personne, comme s’il allait de soi qu’elle est composée de truands qui cherchent à l’emporter les uns sur les autres : rien en effet n’est plus précaire que la vie dans le milieu. Des millions de téléspectateurs sont ravis de se voir considérés comme les membres d’une espèce régie par cette loi naturelle de la précarité dans les jeux même qu’on leur propose, qui sont l’imitation de la guerre sociale. Or le jeu, si c’est un jeu, n’a pas pour but d’éliminer les faibles. De même travailler, c’est coopérer avec les autres et non chercher à les détruire. On voit les ravages d’un darwinisme de pacotille qui fait du panier de crabes le modèle de la vie et de la société. Mais on sait que les êtres vivants ne vivent pas naturellement dans une nasse.


La valeur et la fin du travail

D’un tel état d’esprit il résulte nécessairement, comme de la nature du triangle ses propriétés, que l’idée du travail bien fait ne mobilise plus guère. Exercer un métier, ce n’est plus remplir une fonction mais chercher à gagner de l’argent. Or remplir une fonction est noble : qu’il n’y ait pas de sot métier, nul ne sait plus ce que cela veut dire. L’honneur du service social n'est plus éprouvé. Le mépris du service public culmine dans l’idéologie selon laquelle seul un établissement privé, c’est-à-dire à but lucratif, peut fonctionner sainement. L’argent seul garantirait donc l’honnêteté ? Il n’y a là que contradictions. Mais ce n’est pas une simple question de logique du discours. J’ai entendu la très honnête femme d’un médecin soutenir que les professions libérales avait pour but l’enrichissement personnel, oubliant que son mari ne comptait pas son temps au service des malades, et que la santé publique, au vrai sens du terme, était son premier mobile, sa passion prédominante, quoiqu’il exerçât dans une entreprise privée au sens juridique du terme. Les hommes en viennent à tenir des discours qui vont contre leur pratique, jusqu’au jour où la théorie transforme cette pratique et son sens. Il n’y aura bientôt plus de médecins dans les campagnes ; il n’y aura bientôt plus du tout de médecins, mais des techniciens au service des laboratoires pharmaceutiques et des industriels fabriquant de machines pour les hôpitaux. Car ces industries n’ont pas pour objectif la santé des malades mais celle de leurs actionnaires.
Or mal parler des hommes et de leurs passions n’est pas simplement une erreur théorique : ils ne manqueront pas de se conformer à l’image d’eux-mêmes qui leur est imposée partout. A force de leur dire qu’ils ne sont mus que par l’appât du gain, à force de les mener seulement par la carotte et le bâton, on en fait des ânes insensibles en effet à tout autre mobile. Soutenir partout que l’homme n’a d’autre intérêt que l’argent finit par persuader que l’argent est le seul dieu. Une fois les mobiles que sont l’amour ou l’honneur ignorés et dénaturés, qu’on ne s’étonne pas si les hommes travaillent sans enthousiasme lors même qu’on leur offre de l’argent ; ou plutôt parce qu’on ne leur offre que de l’argent. Les premiers capitalistes, selon Max Weber, espéraient le ciel. Qu’on ne s’étonne pas si certains préfèrent parfois travailler à mi-temps avec un petit salaire plutôt que de consacrer leur vie au travail avec de gros salaires. Un professeur qui avait pris trop jeune sa retraite parce qu’il voulait fuir le désordre de l’institution s’est entendu dire par un homme de cabinet qu’il avait eu tort, parce qu’il ne pourrait pas profiter de la réforme des heures supplémentaires qui lui aurait permis d’arrondir ses fins de mois. Or un professeur a-t-il choisi d’enseigner la vérité à ses élèves pour s’enrichir ? L’auteur de ces lignes, qui sait quel mépris pour sa fonction a présidé au calcul de son salaire, aurait-il mieux compris et enseigné Platon s’il avait été mieux payé ? Croire que c’est là la question est rigoureusement insensé. Les infirmières remplissent-elles encore leur fonction parce qu’elles sont payées ? Trop bel exemple encore, puisqu’on peut déterminer le nombre d’heures de travail gratuit qu’elles ont passées à l’hôpital.
[ Haut de la page ]


Le salaire a-t-il cours dans un monde de brigands?


Mais qu’est-ce en vérité que le salaire ? Il ne paie pas et il n’a pas à payer le travail ; il doit donner au travailleur de quoi vivre humainement en dehors de son travail. Il n’a pas pour signification première d’être une carotte mais de permettre de bien vivre, de mener une existence affranchie de la nécessité. Un travail en effet ne rapporte rien à celui qui l’accomplit, mais profite aux autres hommes, comme la médecine au malade ou la production industrielle aux consommateurs et non aux producteurs. Travailler, c’est d’abord travailler pour autrui et non pour soi, et telle est la raison pour laquelle tout travail mérite salaire comme on dit. A supposer, il est vrai, qu’on soit dans une société où l’on produit pour consommer et non où l’on pousse à consommer pour faire marcher une machine industrielle dont la finalité est l’argent.
Que donc l’espoir d’une augmentation de salaire puisse servir de mobile auxiliaire aux meilleurs d’entre les hommes, c’est vrai. Mais si tel est le mobile principal, alors nous n’aurons plus d’infirmières ni d’instituteurs. Nous n’aurons plus de professeurs d’université ni de chercheurs. Le temps est déjà passé où chaque famille de la classe dirigeante tenait à ce que l’un des siens devienne professeur de droit, de médecine ou de littérature. Nous n’aurons donc plus d’artistes mais seulement des stars vues à la télévision. Bref, nous aurons un monde de brigands obsédés par le souci de l’emporter les uns sur les autres. S’il était vrai que l’argent est le mobile principal des hommes, le vol serait en effet justifié. Il serait même l’essence de la vie sociale. On ne s’étonnera pas qu’il ait fini, comme la triche, par ne plus être réprouvé. Il ne passe pas pour honteux mais pour onéreux. A quoi bon me donner de la peine, en effet, si je peux m’enrichir autrement ? Et donc pour gagner plus, travaillons moins ! Le droit du travail est décidément devenu inutile.


© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, déc. 2007

1 - Le Figaro, 30 août 2005.

par Jean-Michel Muglioni
Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 19 septembre 2007 3 19 /09 /Sep /2007 09:45
La Fondation EUROFOUND  vient de mettre en ligne une étude importante sur les pratiques de flexibilité du temps de travail dans les différents pays d'Europe. Selon ses résultats la flexibilité peut "booster" les preformances économiques encore faut il que cette flexibilité soit équilibrée et ne se fasse pas au détriment des salariés ou des entreprise.
Les entreprises nordiques sont dans cette situation favorable d'une flexibilité importante avec un bénéfice important pour les salariés.
La France fait d'ores et déjà partie du groupe de pays ayant introduit beaucoup de flexibilité en majorant l'intérêt des entreprises au détriment des salariés.

http://www.eurofound.europa.eu/publications/htmlfiles/ef0739.htm

Eurofound News September 2007

Important notice!

If you would like to receive Eurofound News by email (10 issues a year), please sign up now.

Flexible working can boost performance

Flexible working time arrangements are more likely to be found in organisations operating in Nordic countries, in large organisations and in the areas of commercial services, public administration, health services and transport. While establishments with such arrangements perform somewhat better and show higher rates of employment growth, the type of flexibility implemented in the establishment appears to be as important as the extent of flexibility offered.

These are some of the findings of a recently published Eurofound report, Working time flexibility in European companies. The report is one of a series using data from Eurofound’s Establishment Survey on Working Time 2004–2005, which aimed to analyse working time arrangements in the European workplace by interviewing personnel managers and (where available) employee representatives. This report focuses on the combinations of different working time practices at establishment level and looks at the effects of different arrangements on company performance.

Types of flexibility

The report stresses that various forms of, and reasons for, flexibility exist: an establishment may put in place working time flexibility to benefit the company’s production needs or to improve the work–life balance of employees, or for a combination of both reasons. The report distinguishes six types of establishment, according to their combinations of different flexible arrangements.

The report stresses the importance of this more nuanced analysis of flexibility, rather than using a simplistic ‘high–low’ continuum or axis. A company or country might have high levels of flexibility, but might have forms of flexibility in place that meet only companies’ needs.

Differences between Member States

While 36% of all companies surveyed in Europe can be categorised as high-flexibility organisations, the proportion is much higher in Finland and Sweden, where 59% and 57% are of the high-flexibility type. By contrast, in Belgium, the Czech Republic, France and the UK many companies have high levels of flexibility oriented towards benefiting the company. Meanwhile, the southern Mediterranean countries along with Belgium, Hungary, Luxembourg and Slovenia have high proportions of companies with little in the way of flexible arrangements.

Sectoral differences

When sectoral differences were examined, it was found that public administration, financial intermediation, real estate, renting and business activities, electricity, gas and water supply were among the sectors with high levels of worker-oriented flexibility. By contrast, the construction sector has an above-average number of low-flexibility companies, while the health and social work sectors have high levels of company-oriented flexibility.

The report also finds that other company characteristics are associated with type and extent of flexibility. For instance, establishments that can reliably predict variations in workload and that have a greater proportion of high-skilled employees are more likely to have high levels of worker-oriented flexibility. By contrast, establishments that have little variation of workload, and have fewer young employees, are more likely to be of the low flexibility type.




Eurofound News September 2007

Important notice!

If you would like to receive Eurofound News by email (10 issues a year), please sign up now.

Flexible working can boost performance

Flexible working time arrangements are more likely to be found in organisations operating in Nordic countries, in large organisations and in the areas of commercial services, public administration, health services and transport. While establishments with such arrangements perform somewhat better and show higher rates of employment growth, the type of flexibility implemented in the establishment appears to be as important as the extent of flexibility offered.

These are some of the findings of a recently published Eurofound report, Working time flexibility in European companies. The report is one of a series using data from Eurofound’s Establishment Survey on Working Time 2004–2005, which aimed to analyse working time arrangements in the European workplace by interviewing personnel managers and (where available) employee representatives. This report focuses on the combinations of different working time practices at establishment level and looks at the effects of different arrangements on company performance.

Types of flexibility

The report stresses that various forms of, and reasons for, flexibility exist: an establishment may put in place working time flexibility to benefit the company’s production needs or to improve the work–life balance of employees, or for a combination of both reasons. The report distinguishes six types of establishment, according to their combinations of different flexible arrangements.

The report stresses the importance of this more nuanced analysis of flexibility, rather than using a simplistic ‘high–low’ continuum or axis. A company or country might have high levels of flexibility, but might have forms of flexibility in place that meet only companies’ needs.

Differences between Member States

While 36% of all companies surveyed in Europe can be categorised as high-flexibility organisations, the proportion is much higher in Finland and Sweden, where 59% and 57% are of the high-flexibility type. By contrast, in Belgium, the Czech Republic, France and the UK many companies have high levels of flexibility oriented towards benefiting the company. Meanwhile, the southern Mediterranean countries along with Belgium, Hungary, Luxembourg and Slovenia have high proportions of companies with little in the way of flexible arrangements.

Sectoral differences

When sectoral differences were examined, it was found that public administration, financial intermediation, real estate, renting and business activities, electricity, gas and water supply were among the sectors with high levels of worker-oriented flexibility. By contrast, the construction sector has an above-average number of low-flexibility companies, while the health and social work sectors have high levels of company-oriented flexibility.

The report also finds that other company characteristics are associated with type and extent of flexibility. For instance, establishments that can reliably predict variations in workload and that have a greater proportion of high-skilled employees are more likely to have high levels of worker-oriented flexibility. By contrast, establishments that have little variation of workload, and have fewer young employees, are more likely to be of the low flexibility type.

Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 3 août 2007 5 03 /08 /Août /2007 10:57
Article publié le lundi 9 juillet 2007 dans



http://www.liens-socio.org


Avoir vingt ans à l’usine. Etre jeune et ouvrier en France au début du 21ème siècle
Un ouvrage de Henri Eckert (La Dispute, 2006)

Par Igor Martinache [1]

A force de voir s’imposer les sociologies de la « postmodernité », « seconde modernité », ou « modernité tardive » selon les auteurs, on en aurait presque oublié qu’il existait des ouvriers. Un peu comme si les piqûres de rappel récurrentes de l’actualité sociale, à commencer par les vagues successives de ce que l’on appelle pudiquement « plans sociaux », étaient devenues insuffisantes face à l’avènement de l’ « économie de la connaissance ». Et pourtant, bien que désormais devancés par les employés, les 7 millions d’ouvriers constituent encore plus du quart de la population active française. Et surtout, un jeune homme de 15 à 29 ans en emploi est sur deux est ouvrier. Mais c’est que, comme l’écrit en conclusion Henri Eckert, « les revues automobiles qui annoncent avec éclat, entre couleurs criardes et photos en pleine page, la sortie des nouveaux modèles n’évoquent jamais les chaînes de montage ni la fatigue des opérateurs. Mais surtout, le spectacle de la marchandise ignore le temps et occulte le temps de la production ». C’est donc à la restitution de ce temps, à la fois à l’échelle du quotidien et à celle de l’existence de celles et ceux qui participent physiquement à la production, que s’attèle ici Henri Eckert. Pour cela, il s’intéresse plus particulièrement à la catégorie des jeunes ouvriers : ceux qui, bien souvent eux-mêmes fils d’ouvriers, le deviennent au sortir de l’école.

Ancien enseignant puis conseiller d’orientation, et aujourd’hui chercheur au Céreq (le Centre d’études et de recherche sur les qualifications), Henri Eckert appuie son travail à la fois sur les enquêtes longitudinales réalisées par cette institution [2], et sur une série d’entretiens qu’il a réalisés, majoritairement auprès de jeunes opérateurs travaillant sur les chaînes d’un grand fabricant d’automobiles français. Il découpe ainsi son récit de manière chronologique, intercalant cependant entre certains chapitres des « incises », qui lui permettent d’évoquer un cas particulier ou une réflexion plus théorique sur un point précis jugé significatif.

Ainsi, dans le premier chapitre, intitulé « le temps de l’école », il revient sur le processus qui conduit les jeunes au métier d’ouvrier. Une trajectoire qui paraît à certains égards aussi implacable qu’ambiguë dans la mesure où, aussi bien les représentants de l’institution scolaire que les jeunes concernés font semblant de « ne pas comprendre ce qui leur arrive », pour reprendre les mots d’un des jeunes interviewés. Mais ambiguë aussi car elle conduit aussi ces derniers d’une situation d’échec scolaire à une certaine fierté d’exercer un métier difficile. Cela étant, comme le montre bien le second chapitre, le « chemin de l’usine » est plus sinueux qu’il n’y paraît. Autrement dit, on ne passe que très rarement de la formation initiale à un poste stable. L’intérim, mais aussi des tentatives dans d’autres professions, voire pour certains le passage par la rue, constitue un passage quasi obligé pour les jeunes sortis de la voie scolaire « normale » - avec toute la normativité que ce terme implique.

Henri Eckert décrit ensuite les « premiers pas à l’usine », caractérisée par la nécessité d’entrer dans son rôle. Suivant une perspective à la fois interactionniste et foucaldienne, il montre à quel point l’usine constitue une institution « disciplinaire » - mais pas « totale » comme l’avance Philippe Bernoux dans Un travail à soi (1981). Parmi les nombreuses exigences imposées aux jeunes ouvriers, celle de s’intégrer à une équipe ; ce qui n’empêche cependant pas un certain sentiment de solitude, mais surtout permet selon Henri Eckert, une normalisation efficace des comportements périphériques à l’activité productive proprement dite. Ainsi les opérateurs sont-ils censés prendre leur temps de pause en équipe et dans les lieux prévus à cet effet. Il prolonge cette thèse de l’usine comme institution disciplinaire dans la troisième partie de l’ouvrage, « l’usine au jour le jour », notamment dans un chapitre au titre explicite : « être surveillé(s) et produire ». Mais entre-temps, il s’intéresse plus spécifiquement au « désenchantement des bacs pro », c’est-à-dire au déclassement auquel fait face cette catégorie de jeunes plus diplômés que leurs collègues pourvus d’un seul CAP ou BEP. Non seulement ceux-là ne peuvent que rarement mettre en œuvre les compétences spécifiques acquises au lycée professionnel, mais ils doivent parfois dissimuler leur niveau réel de qualification pour être embauchés. Plus généralement, les rêves de carrière de ces jeunes ouvriers se heurtent bien souvent à un véritable plafond de verre, ainsi que le décrit le septième chapitre. Ce qui génère souvent un désir important d’échapper à l’usine, cependant aussi souvent contrarié par un besoin impérieux de travailler pour se sentir digne, ainsi que l’exprime une grande partie des enquêtés.

C’est donc un portrait de jeunes en quelque sorte enfermés dans une condition ouvrière où il faut payer cher de sa personne sans être payé bien cher en retour que livre ici Henri Eckert. Il vient ainsi compléter bien plus que répéter les grands travaux récents consacrés au monde ouvrier, tels que Retour sur la condition ouvrière de Stéphane Beaud ou Michel Pialoux (1999), ou Le monde privé des ouvriers d’Olivier Schwartz (1990). A l’instar de ce dernier d’ailleurs, Henri Eckert consacre son dernier chapitre à la vie « hors de l’usine ». Il vient y confirmer à la fois l’importance de la vie familiale, mais aussi de ce que Schwartz qualifie d’« espaces de recomposition masculine », à commencer par le sport qui permet notamment à ces ouvriers de retrouver un usage plein et libre de leur corps. En somme, cet ouvrage d’Henri Eckert vaudrait déjà la peine d’être lu simplement pour les multiples hypothèses et interrogations qu’il soulève. Mais plus encore, il atteint bel et bien son objectif initial : retrouver le fil des « conditions dans lesquelles sont produits les biens matériels avant qu’ils ne nous apparaissent sous la forme abstraite de marchandises sur les rayons des temples de la consommation postmoderne... ».


[1] Agrégatif en sciences économiques et sociales à l’ENS Lettres & Sciences Humaines.

[2] Les enquêtes dites « Génération », qui consistent à suivre la trajectoire scolaire et professionnelle d’une cohorte constituée des jeunes quittant le système scolaire la même année

Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 30 juillet 2007 1 30 /07 /Juil /2007 10:36
Vu sur le blog de Catherine Kintzler, un point de vue sur les nouvelles méthodes de management ( pas si nouvelles d'ailleurs).


Un entretien de la sociologue Annie Thébaud-Mondy (auteur de Travailler peut nuire à votre santé, Paris : La Découverte, 2007) avec Le Parisien (19 juillet 07) remet les choses à l'endroit au sujet des suicides en série chez les salariés. Sur un point crucial, elle rejoint les réflexions initiales de Jean-Claude Milner dans La Politique des choses (Navarin, 2005).

Les suicides au travail ne sont pas récents : "Cela fait trente ans que je travaille sur ces questions"; "La sonnette d'alarme est tirée depuis longtemps et il ne se passe rien". Très clairement, c'est bien l'organisation et la conception du travail qui sont mises en cause par la sociologue.
La fixation d'objectifs, transmise à chaque salarié sous forme de contrat individuel - celui qui ne signe pas est disqualifié - s'érige en moyen de pression omniprésent. La conduite managériale, en évacuant les anciens rapports hiérarchiques (ouvrier / ingénieur) évacue aussi la substance technique du travail qui fondait la négociation et fixait des buts réalisables. Du coup c'est la conception même du travail qui change: aux objectifs de production se substituent les objectifs financiers. Ce qui compte n'est pas de faire quelque chose, mais d'augmenter le dividende des actionnaires : "on a inversé le sens de la production industrielle".
Ce dispositif contient la contradiction qui fait littéralement exploser le travailleur : "on lui demande de faire des prouesses, de transformer l'exceptionnel en norme quotidienne et on l'évalue sur sa capacité à remplir des objectifs irréalisables".

Cette saine analyse congédie les "observatoires du stress", numéros verts et autres "cellules de soutien". On suggérera qu'il faudrait même les rapatrier dans l'économie du dispositif : car, en psychologisant le phénomène, ils contribuent à culpabiliser ceux qui en sont les victimes.
Elle rencontre en cela, et sur un point décisif, une analyse politique plus large, présentée par Jean-Claude Milner dans son livre La Politique des choses. Ce dernier commence en effet par éventer l'un des secrets de la manie évaluative qui, bien au-delà de la production industrielle, envahit actuellement toutes les formes d'activité. Loin d'être un geste méthodologique autorisé, l'évaluation en question a précisément pour essence d'ordonner l'activité qu'elle apprécie à une forme d'impossible et d'organiser le dialogue de sourds :


"L'évaluation des évaluateurs ne relève pas du concept, mais d'une pratique d'appareil ; elle n'est pas interne au savoir théorique, elle lui est extérieure ; elle ne requiert aucun savoir déterminé, ni théorique, ni empirique. La compétence de l'évaluateur consiste idéalement à ne rien connaître de ce qu'il évalue et à mettre en marche, à l'aveugle, des procédures d'évaluation fixées à l'avance et censées valoir pour tout." (p. 10)

Nommée quelque temps "expert" pour examiner des dossiers scientifiques, ce livre (1) m'a permis de regarder plus lucidement les grilles, les cases à cocher et les critères préformatés dans lesquels on m'enjoignait de couler mon propos. Effectivement ces "outils" n'avaient d'autre fonction que d'écarter toute velléité d'exercice interne et critique du jugement pour l'aligner sur une extériorité dont je n'avais nullement la clé : est bon ce qui répond aux critères. J'ai démissionné de cette fonction, qui d'ailleurs n'était pas rétribuée : j'aurais dû me douter que, fondée sur le seul plaisir de jouir d'une miette de pouvoir (car en plus la tâche était fastidieuse et plutôt pénible), cette "promotion" avait quelque chose de profondément moral, car elle visait aussi à me transformer ! - l'évaluation ne laisse personne intact.

1 - Ainsi que celui que J.C. Milner a signé en collaboration avec Jacques-Alain Miller : Voulez-vous être évalué ?, Paris : Grasset, 2004.
Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 19 mai 2007 6 19 /05 /Mai /2007 14:03

Union leaders call on the OECD to reinforce rules for fair globalization and responsible investment funds

 

Illustration de l´article Union leaders from OECD countries and Global Unions will call on governments to reinforce international rules and domestic policies to manage the social and environmental cost of globalisation at consultations between the TUAC and OECD Ministers on the evening of 14 May. In a statement issued ahead of the Annual OECD Ministerial (15-16 May), the unions call on OECD Governments to rebalance growth, to invest in social protection and education, and to strengthen rules on international trade, investment and capital flows.

The OECD Ministerial takes place in between key G8 meetings. John Evans, TUAC General Secretary, speaking in Paris on 10 May, said: “The positive conclusions of the G8 Employment and Labour Ministers’ Conference in Dresden on 7-8 May represent an important benchmark for us on the social dimension of globalisation. They need to be echoed and amplified by the OECD Ministerial and next by the G8 Summit in June”. TUAC and Global Unions leaders will hold a press briefing at 1.00 p.m. on 15 May at the OECD forum (Palais Brongniart, Place de la Bourse – 75002 Paris) to take stock of the OECD Ministerial discussions and re-iterate unions’ call to reinforce rules for fair globalisation and responsible investment funds. The union leaders present will include John Sweeney (President of the American Labour Centre the AFL-CIO and TUAC), Guy Ryder (General Secretary of the International Trade Union Confederation, ITUC), John Monks (General Secretary of the European Trade Union Confederation, ETUC) and John Evans of the TUAC.

The TUAC Statement calls on OECD Governments to commit themselves to exercise more active governance of globalisation and ensure more equitable distribution of the benefits of growth. The share of wages as a proportion of national income has fallen throughout the OECD. In 17 of 20 countries surveyed by the OECD, income inequality has risen, undermining social cohesion and fuelling political alienation. In addressing this year theme, “Innovation, Growth & Equity”, TUAC calls on OECD Ministers:

• To ensure equitable distribution of growth by raising minimum incomes, investing in social protection, skills, gender equality, education and innovation;

• To rebalance growth among OECD regions and reduce risks of an unorderly correction of trade imbalances;

• To strengthening international trade and investment rules covering core labour standards and the social responsibility of businesses, including the OECD Guidelines for Multinational Enterprises;

• To meet past commitments made to achieve the Millennium Development Goals;

• To create “green jobs” to meet the social and economic impact of climate change.

The Statement also brings to light the alarming consequences of private equity and hedge funds who have in a short period become owners of significant swathes of the economy and of employment. Their growth requires a coordinated regulatory response by the OECD in four areas: (i) investment funds’ transparency, reporting and risk management, (ii) workers’ rights to collective bargaining and representation under private equity regime, (iii) tax regulation and corporate governance.

TUAC Press Briefing following Ministerial Consultations Tuesday, 15th May 2007 at 1.00 pm Palais Brongniart, Paris

Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 19 mai 2007 6 19 /05 /Mai /2007 09:06

Le blog "Article de presse sur les pays du Nord" vient d'évoquer de manière très partielle et partiale cette étude qui apporte un éclairage sur les relations de travail dans 23 pays.
Vous trouverez ci-dessous mon commentaire sur cette présentation - postée sur ce blog - ainsi que le lien pour un accès direct au rapport complet en anglais.

Vous auriez pu traduire l'introduction de cette étude très intéressante sur le travail.

"L'idée de l'équilibre entre vie et travail est l'une des plus pernicieuses et étendues de toutes les idées autour de la flexibilité du travail. Cette notion non seulement a entraîné des milliers de conférences mais aussi des fausses attentes chez les travailleurs et encouragées les entreprises à la dissimulation sur ce quelles veulent ( qui en réalité est que chacun travaille aussi durement que possible)".
Suit un commentaire sur l'évolution considérable du marché du travail en Grande-Bretagne pendant les 5 dernières années. Et le fait que le pouvoir n'a pas définitivement basculé entre les mains des employeurs. En effet la compétition internationale engendre des besoins cruciaux sur le développement personnel des compétences transférables des salariés et entraîne une rude compétition entre les employeurs pour acquérir et conserver des salariés efficaces. Il est plus dur que jamais de recruter les meilleurs et de conserver les bons.
Dit avec d'autres mots on retrouve une partie de l'analyse de André Gorz sur l'évolution du capitalisme de l'immatériel.
 "
deslilas

                

                     Fernanda Silveira, MMRS
 Research Executive
 FDS International Limited
 Tel.: 020 7281 3366
 Fax: 020 7272 468       
 Email: fernanda.silveira@fds.co.uk
                     Website: www.fds.co.uk 

L’immatériel. Connaissance, valeur et capital,

Ouvrage d’André Gorz
Éditions Galilée

Dos de livre : Le capital et la science se servent l’un de l’autre dans la poursuite de leurs buts respectifs, qui quoique différents, ont beaucoup en commun. L’un et l’autre poursuivent la pure puissance au sens Aristotélicien, sans autre but qu’elle-même. L’un et l’autre sont indifférents à toute fin, à tout besoin déterminé, car ne rien ne vaut la puissance déterminée de l’argent, d’une part, de la connaissance théorétique, d’autre part, capables de toutes les déterminations puisqu’elles les refusent toutes. L’un et l’autre se verrouillent par la technique désubjectivantes du calcul contre la possibilité du retour réflexif sur soi. Mais l’alliance du capital et de la science présente depuis peu des fissures. Car s’il n’est pas question pour le capital de s’émanciper de sa dépendance vis à vis de al science, la perspective s’ouvre à la science de pouvoir s’émanciper du capitalisme.

Nous recommandons vivement à tous les adhérents de Vecam de lire et de faire lire le dernier livre d’André Gorz publié aux Éditions Gallilée sous le titre de "L’immatériel". Ce petit livre, écrit avec une grande simplicité, apporte un éclairage cohérent sur l’évolution du capitalisme actuel, lui-même sous la pression de son entrée dans "l’ère informationnelle". Après avoir fait une présentation très alléchante du travail "immatériel" et du capital "immatériel", il s’interroge dans les deux derniers chapitres sur l’alternance : vers une société de l’intelligence ? Ou vers une civilisation post-humaine ? Distinguant bien le savoir culturel des connaissances techniques marchandisables, il brosse avec quelques inquiétudes les objectifs desubjectivants, aussi bien du capitalisme que de la science, qui ne permettent plus le retour réflexif sur soi. Il montre enfin que l’alliance du capital et de la science commence à présenter des fissures : "Mais s’il n’est pas question pour le capital de s’émanciper de sa dépendance vis-à-vis de la sicence, la perspective s’ouvre à la science de pouvoir s’émanciper du capitalisme". Mais qui donc, s’interroge-t-il, mènera la réforme de la pensée et la nécessaire bataille de l’esprit ?

Jacques Robin.

Posté le 19 mai 2003
©© Vecam, article sous licence creative common
Par deslilas10 - Publié dans : Travail
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Recherche

Catégories

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés