Faut-il renoncer aux 35 heures et travailler plus et plus longtemps pour restaurer la compétitivité de l'économie française ? En France, on travaille certes moins que dans d'autres
pays : en 2006, selon Eurostat, le temps de travail hebdomadaire des salariés à temps plein - incluant les heures supplémentaires rémunérées ou non - était de 41 heures en France mais
de 41,7 heures en Allemagne, de 41,9 heures dans l'Union européenne (UE) en moyenne et de 43,1 heures au Royaume-Uni. De plus, seulement 63,1 % de la population de 15 à 64 ans
occupait un emploi contre 63,8 % dans l'UE, 65,4 % en Allemagne, 71,7 % au Royaume-Uni et 71,5 % aux Etats-Unis. " Des pays comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni ont un taux
d'emploi et une durée du travail plus importants que la France. Plus de personnes travaillent, mais avec un salaire minimum moins élevé et les prestations de chômage sont plus courtes
et peu élevées. Cela se fait au détriment de la productivité moyenne par salarié, puisque les moins qualifiés ont plus facilement un emploi. De plus, ce choix génère un nombre
important de travailleurs pauvres, explique Mathieu Kaiser, économiste de BNP Paribas. En France, un choix inverse a été implicitement fait, les prestations chômage ou de
préretraite sont relativement élevées. Mais l'augmentation du nombre de travailleurs pauvres en France témoigne d'une évolution progressive vers un autre modèle. Les propositions
visant au retour rapide à l'emploi ou à la prolongation de l'activité semblent valider ce qui est déjà en partie une réalité. "
Mais augmenter le temps de travail n'améliorerait pas en soi la compétitivité des entreprises : " Si vous augmentez le temps de travail, vous faites baisser la productivité... Or
ce n'est pas ce dont on a besoin en France ", explique Sylvain Broyer, économiste de Natixis. " La bonne réponse est d'augmenter la productivité ", ajoute Xavier
Timbeau, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). " Ce n'est pas le plus simple et, si on est pressé, on peut être tenté d'agir non pas sur la
productivité mais sur le coût de l'heure de travail. C'est d'ailleurs la stratégie allemande, économie compétitive mais avec des gains de productivité très faibles. Pour réduire le
coût d'une heure de travail, on peut soit baisser le salaire, soit réduire les charges. Augmenter la durée du travail sans augmenter le salaire mensuel est aussi possible, bien qu'au
détriment du salarié - c'est par exemple ce qu'a fait Bosch en Allemagne ", ajoute M. Timbeau.
" UN JEU DE DUPE "
Des expériences comme celle de Bosch ont fait couler beaucoup d'encre. Mais si le temps de travail a progressé de 0,7 % en 2006 outre-Rhin, c'est surtout en raison des heures
supplémentaires et des activités de complément qui concernent 2,09 millions de salariés, selon l'Agence pour l'emploi. En France, le candidat UMP Nicolas Sarkozy propose d'exonérer
complètement les heures supplémentaires. Ce serait " un jeu de dupe " car les charges sont aussi un salaire différé, notamment en vue de la retraite, explique M. Timbeau :
" Si on exonère les heures supplémentaires, on ne donne pas non plus les droits correspondants ensuite ", ce qui serait " impossible à tenir dans un système par
répartition ". En définitive, " la perte de compétitivité de l'économie française vis-à-vis de l'Allemagne a moins à voir avec la loi sur les 35 heures qu'avec les restrictions
salariales en Allemagne ", analyse M. Broyer. Selon Eurostat, le coût horaire moyen de la main-d'oeuvre était, en 2005, de 29,29 euros en France contre 26,43 euros en Allemagne et
21,18 euros dans l'UE.
Plus productif que le reste de l'économie, " le secteur manufacturier français n'est pas beaucoup moins compétitif en termes de coût que son concurrent allemand ", nuance cependant M.
Kaiser, qui attribue davantage la faiblesse des exportations françaises à " des effets de gamme, une valeur ajoutée plus faible qu'en Allemagne, liée au manque de formation et
d'innovation, plutôt qu'au coût du travail ".
Adrien de Tricornot