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Guerres, imaginaires sociaux et constructions politiques
Sous la direction de Sylvain Boulouque et Pascal Girard
« C’est toujours la personne trahie qui définit le traître, qui le désigne à sa vindicte, qui le voue à l’indignité. On peut respecter un adversaire,
on ne respecte pas un traître. On oublie ses propres trahisons. Car on ne passe pas d’un camp à l’autre pour faire mal. On rompt le pacte sous l’empire d’une passion, d’une violence,
d’une logique qui échappe à la personne trahie. » Ces lignes - brillantes - de Claude Sales, l’auteur de La Trahison, illustrent toute l’ambiguïté d’une
notion éminemment péjorative. Il n’était toutefois pas question, dans ce petit ouvrage, de traiter des multiples aspects de la trahison, ce qui relèverait tout aussi bien de la sociologie
que de l’Histoire. Le thème est ici davantage effleuré qu’il n’est traité en profondeur, ce qui est inévitable, mais fait l’objet d’intéressants développements quant à l’usage de ce mot
dans le vocabulaire politique du XXe siècle.
La figure du traître semble devoir faire partie intégrante de l’édification d’une identité nationale, comme le démontre Maurice Golding dans une étude consacrée au nationalisme irlandais
- mais ce dans le cadre d’un imaginaire de violence, car il ne saurait exister de héros sans traître. Christophe Maillard, dans sa contribution intéressant le mouvement ouvrier des
« Jaunes », rappelle pertinemment la connotation historique d’une telle couleur, et les complexités de l’engagement militant d’un syndicaliste particulier encore conspué de nos
jours. Fabrice Virgili, dans « Du traître à la cinquième colonne (France, 1939-1945) », souligne la nécessité pour les mouvements politiques, à l’heure où la trahison faisait fi
des clivages traditionnels, de recourir à une logique manichéenne pour épurer leur définition éthique, évoquant l’impact de la misogynie sur le concept : la traîtresse n’agit point
par foi politique, mais par perversité sexuelle ou par vénalité ! Pascal Girard (« La cinquième colonne en France 1944-1946 ») évoque l’inquiétude française au regard des
agissements de commandos français pro-nazis parachutés par les Allemands derrière les lignes alliées. Plus de peur que de mal, mais au moins le PCF pourra-t-il invoquer cette insécurité
latente pour revendiquer une épuration encore plus sévère. Ce à l’heure où l’ordre moral, sous couvert de sanction pénale de l’« indignité nationale », délit aux visages
multiples, retrouve un nouveau souffle (Anne Simonin, « De l’indignité nationale à l’atteinte à la dignité nationale : a-t-on jugé le bon crime ? »). Tant il est vrai,
qu’au fond, et comme le soutenait Talleyrand, la trahison est affaire de dates, comme en témoigne l’analyse d’un cas de collaboration économique dans le Calvados par Julie Chassin...
Le traumatisme politique de 1940 est tel, cependant, que la SFIO, après avoir longtemps ignoré la notion de « traître », la réintroduit pour mieux épurer ses cadres avec une
dureté proportionnelle à sa volonté d’apparaître sans tache (Gilles Morin, « La trahison chez les socialistes, ou juger ses traîtres durant la Seconde Guerre Mondiale »). Mais
il ne saura anticiper la crise politique des années cinquante, et notamment la rupture d’André Philip, auteur du fameux ouvrage... Le socialisme trahi. En ce sens, le Parti communiste
avait, lui, parfaitement assimilé le concept pour en faire une arme politique de destruction massive, quitte à reprendre à son compte les méthodes de fichage en usage chez ses adversaires
(Sylvain Boulouque et Franck Liaigre, « Traîtres, renégats et agents provocateurs : les listes noires du Parti communiste 1931-1945 »). Il aura été plus habile que son
dissident, Jacques Doriot, dont le Parti populaire français, organisation fasciste qui versera dans le collaborationnisme, ira pourtant jusqu’à nier son attachement au fascisme - du moins
au départ -, afin d’échapper à l’accusation de trahison (Laurent Kestel, « Traîtres, fascistes : la gestion des labels infamants par les dirigeants du PPF
1936-1939 »). Reste que la « trahison », au final, revêt des compréhensions variées selon les milieux concernés, comme le révèlent les turpitudes de l’OAS (Olivier Dard,
« L’histoire de l’OAS au miroir de la trahison »).
Ainsi va la notion, au fil des méandres de l’Histoire. Le lecteur retiendra de cet ouvrage que la trahison est un concept extrême, parce qu’il constitue une arme, propre aux mouvements
radicaux en temps de paix, et lourd d’équivoques menaçantes en temps de guerre. Disqualifier l’adversaire par cette rhétorique peut s’avérer meurtrier. Mais, comme le disait John
Harrington, « trahison jamais ne prospère. Pourquoi ? Parce que si elle prospère, nul ne la nomme trahison. »
Nicolas Bernard
Titre : Traîtres et trahisons. Guerres, imaginaires sociaux et constructions politiques
Auteur : sous la direction de Sylvain Boulouque et Pascal Girard
Préface : Philippe Buton
Editeur : Seli Arslan
Collection : Histoire, cultures et sociétés
Nombre de pages : 224
Publication : 19 février 2007
Prix : 24 €
ISBN : 2842761324
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